Il y a des regards que l’on n’oublie pas.
C’était celui d’un prisonnier politique que je visitais pour la première fois dans le cadre de mes activités pour le CICR.
Chancelant, hagard, détruit.
Mais farouche.
Il m’a montré ses marques.
Les coups. Les tortures.
Et dans ses yeux, une certitude absolue :
« Personne ne me brisera. »
L’odeur.
La solitude.
L’enfermement.
La bestialité.
Je découvrais l’impossible.
L’innommable.
Mais ce regard, premier d’une longue série au fil des années, est resté gravé en moi.
Ce souvenir me revient aujourd’hui, au moment où je commence à écrire mon prochain livre.
Là, il ne s’agissait plus de comprendre le monde.
Il s’agissait de voir ce dont l’homme est capable.
Ce regard faisait écho, pour moi, à cette phrase de Paul Valéry, écrite au lendemain de la Première Guerre mondiale :
« Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. »
Cette phrase marque une rupture.
La fin d’une illusion :
Celle de croire que nos équilibres sont acquis,
que nos repères sont stables,
que l’histoire serait derrière nous.

La question revient sans cesse.
Chaque époque a cru vivre un basculement.
Et souvent, elle avait raison.
Rome s’est effondrée.
D’autres mondes ont disparu.
Et pourtant, l’histoire a continué.
Mais la vraie question n’est pas là.
Ce qui compte, ce n’est pas de savoir si le monde bascule.
C’est de savoir comment nous nous tenons quand il commence à vaciller.
Ce que j’ai vu là-bas ne relevait pas d’une théorie.
C’était la réalité brute.
Celle qui ne se discute pas.
Ce fut aussi, pour moi, la fin des illusions.
Une transformation intérieure profonde, qui allait peu à peu orienter mes choix de vie.
Je n’en mesurais pas encore toutes les conséquences.
J’y reviendrai.
Mais une chose s’imposait déjà :
La présence, dans ce regard, d’une résistance absolue.
Intouchable.
Alors une question demeure :
Qu’est-ce qui, en nous, ne cède pas ?
Ce sera l’un des fils essentiels de mon prochain ouvrage.
Dans Impossible Nuit, j’explore justement cette tension :
« Je marcherai plutôt avec la brise
Main tendue vers l’auréole d’un sourire
Et comprendrai la largeur du renouveau
Par la nudité du présent. »
Le monde tremble, et pourtant quelque chose tient.
Peut-être que notre tâche n’est pas de maîtriser l’incertitude, mais d’apprendre à l’habiter.
Celle de rester digne malgré les secousses du siècle.
Et de refuser que l’inquiétude étouffe notre capacité à voir la beauté.
Comme l’écrit François Cheng dans « Cinq méditations sur la beauté »:
« Face au mal, la beauté se tient à l’autre extrémité de notre destin. »
Et encore :
« Nous avons pour tâche urgente (…) de dévisager ces deux mystères qui constituent les extrémités de l’univers vivant : d’un côté le mal, de l’autre la beauté. Ce qui est en jeu n’est rien de moins que la vérité de la destinée humaine ».
Je ne sais pas de quoi demain sera fait.
Mais je sais ceci :
Nous pouvons encore choisir comment nous habitons ce qui arrive.
Et dans les moments où l’histoire chancèle vraiment, tenir debout devient l’acte le plus essentiel.
Ce livre est en train de s’écrire.
Et peut-être que certaines de ses pages commencent ici.
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