Blaise Oberson
Blaise Oberson

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22 février 2026

Ce petit livre de 40 pages que notre époque devrait relire

Pourquoi nous parlons autant aujourd’hui.

On vit dans une époque qui parle vite.

Pas seulement parce qu’elle a beaucoup de choses à dire — mais parce qu’elle ne supporte plus le vide. Le moindre événement appelle une réaction. La moindre phrase exige une prise de position. Et si vous ne dites rien, on croit que vous cautionnez, que vous fuyez, ou que vous n’existez pas.

La parole est devenue un réflexe. Un geste de défense. Une façon de se rassurer.

Le problème, c’est qu’à force de répondre à tout, on finit par ne plus répondre à l’essentiel. On se fatigue. On s’endurcit. On se met à penser en slogans, à juger à l’emporte-pièce, à confondre la lucidité avec le cynisme, et le courage avec l’agitation.

C’est là que j’ai retrouvé par hasard ce court roman, que j’avais lu il y a longtemps, et qui m’a bouleversé par son actualité.

Ce livre s’intitule « Le Silence de la mer », de Vercors, publié aux éditions de Minuit.

Alt=“ Couverture du roman Le Silence de la mer de Vercors, publié en 1942 aux Éditions de Minuit”

Un silence écrit en 1942

Ce texte a été écrit dans la nuit de 1942.

Le décor est simple, presque immobile : une maison, un homme âgé, une jeune femme. Et un occupant qui s’installe chez eux : un officier allemand. Il parle. Il revient chaque soir. Il déverse ses convictions, ses rêves, sa culture, son amour de la France, ses illusions.

Eux ne répondent pas.

Ils ne crient pas. Ils ne l’insultent pas. Ils ne cherchent pas à “gagner” une joute. Ils ne font pas la morale. Ils opposent à cette présence une chose presque insoutenable : le silence.

Et plus l’officier parle, plus ce silence devient… bruyant.

Parce qu’il n’est pas vide.

Il est chargé.

Il dit : nous sommes là.
Il dit : nous ne te reconnaissons pas.
Il dit : tu ne nous prendras pas notre âme.

Sans un mot.

Alt ="film le silence de la mer de Jean Pierre Melville réalisé en 1949"
*

Le silence comme acte moral

C’est là que le texte devient, pour moi, d’une modernité remarquable.

On a tendance à imaginer la résistance comme un acte spectaculaire : le sabotage, la bravoure visible, le coup d’éclat. Ici, non. Ici, la résistance est intérieure, et donc beaucoup plus exigeante.

Car se taire, dans certaines circonstances, ce n’est pas se retirer. C’est tenir. Et ce n’est pas facile. 

Ce silence fait plusieurs choses à la fois :

Il refuse la familiarité que l’occupant tente d’imposer,

Il interdit la confusion entre politesse et consentement,

Il protège une frontière intime : celle de la dignité,

Et le plus important selon moi :

Il empêche la haine de devenir le seul langage possible.

C’est une posture presque intraitable : je ne te donne pas accès à moi.
Tu peux être dans ma maison, mais tu n’entres pas dans ma conscience.

Cette attitude est d’une force rare. Peut-être la plus puissante de toute, parce que la tentation, quand on est agressé, humilié, envahi, c’est de répondre par la violence, l’insulte, le mépris. 

Le silence devient alors une manière de rester totalement humain sans capituler.

Pourquoi relire « Le Silence de la mer » aujourd’hui

Ce qui le rend actuel, c’est qu’il parle de mécanismes intemporels :

  • La saturation du bruit

On est dans un monde où l’on confond souvent “parler” avec “être courageux”. Or, le courage n’est pas un volume sonore.

  • La pression à réagir

Notre époque nous pousse à répondre immédiatement. Le texte rappelle une idée presque inacceptable aujourd’hui : toute réponse n’est pas due. Or, parfois, ne pas répondre, c’est déjà répondre.

  • La dignité comme frontière

On voit partout cette confusion : être poli, c’est être faible. Être nuancé, c’est être tiède. Se retenir, c’est être lâche. Ce livre le démonte de l’intérieur. Il montre que la retenue peut être une force — et que le contrôle de soi est une forme de puissance.

  • La complexité morale

Ce qui trouble, c’est que l’officier n’est pas “un monstre”. Il a de la culture. Il a de l’admiration. Il a des mots, même beaux parfois. Et le texte ne tombe pas dans la caricature : il montre comment le vernis peut cohabiter avec l’écrasement.

Cette nuance-là est essentielle aujourd’hui, parce que notre époque aime les portraits simples : les gentils d’un côté, les salauds de l’autre. Or la réalité est plus dangereuse que ça. La violence se déguise. Elle sait parler. Elle sait séduire. Elle sait se présenter comme raisonnable.

Le livre nous apprend à ne pas nous laisser hypnotiser par les mots.

Et si le courage n’était pas sonore ?

Ce que ces quarante pages donnent, au fond, c’est une image du courage que l’on voit rarement :

Un courage sans scène,

Un courage sans public,

Un courage qui ne cherche pas à être validé,

Un courage qui tient dans une seule chose : ne pas céder intérieurement

Notre époque ne manque pas d’opinions.
Elle manque de colonne vertébrale.

Alors, à force de réagir à tout, nous finissons par ne plus résister à rien.

Si cette réflexion vous parle, n’hésitez pas à vous abonner à ma newsletter mensuelle où j’explore ces questions de lucidité et de responsabilité face à notre époque.

Voir aussi : « Tenir debout quand le monde bégaie » et « Pourquoi l’histoire se répète : peur, violence, guerre… et espérance »

Alt = " sculpture intitulée Calme et Silence de l'artiste Miguel Guia"
Sculpture de Miguel Guía, sculpteur et peintre né à Madrid en 1960, dont l’œuvre s’est imposée comme une référence de l’art contemporain.
  • Le Silence de la mer de Jean-Pierre Melville, 1949,(photo)

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